Le sentiment animal dans la peinture d’Adrien Bonneterre

Seuls les animaux sont profonds.

G.Deleuze.

Once upon a time.
Des couples d’enfants pâles et légers promènent leur séduisante cruauté de tableau en tableau et formant un cortège, conduisent Flo la mariée au festival des loups où l’attend son
fiancé le Grand Lapin blanc. Après la cérémonie, ils embarqueront tous à bord du navire-ba
leine pour le pays d’éros et thanatos .
Face aux tableaux d’Adrien Bonneterre nous serions tentés de suivre le fil rouge des contes
merveilleux. La condition fondamentale du récit fantastique d’après V.Propp, repose sur le manque, le gauchissement, l’accident, l’imprévu néfaste, lesquels faisant irruption au sein d’une situation établie comme un diabolus in musica dissonant et farceur, en appellent à une nouvelle économie de l’insolite et de la métamorphose.
« Corps et dé-corps » est le titre de l’exposition : dé comme dés-organiser les corps figurés,
dé-faire l’ordre de leur apparence selon les termes d’une rhétorique plastique à l’image du
processus créatif même, nourri de recouvrements, d’épaisseurs, et de transparences, polarisé
entre le pérenne et l’éphémère .
Couleurs/coulures fluides et diaphanes déposent leur substance par couches superposées, le hasard de leur origine enfin dompté . De ce geste pulsionnel et pulsé naissent signes et formes/figures, blasons d’un bestiaire spéculaire qui nous impose son altérité, à la fois attirante
et dérangeante.
Quoi de plus interrogateur en effet que de convier loups, lapins et baleines, puissants médiateurs vers le primitif refoulé et l’animalité à l’état sauvage, dans l’univers de la peinture, cette cosa mentale sans cesse aimantée par les forces obscures d’une vitalité et d’une sensibilité magnétiques.

Dans cette exposition les animaux installent l’envers du décor. Ils bousculent toute bienséance par leur profondeur instinctive et par le silence énigmatique de leur regard et, souverains, ils émergent parés de vert et de rouge- le gueules héraldique- qui symboliquement habille les représentations de la gueule d’ombre , et aussi les loups d’Adrien Bonneterre. Tantôt manifeste par des aplats informels en cohésion avec les textures du champ pictural, tantôt par des
traits mouvants , vibrant de toute l’énergie de la bête, le corps animal est porté par un schéma
corporel motivé accentuant la partie du corps qui endosse une fonction distinctive, selon les règles représentatives des anciennes civilisations. La gueule du loup exagérément allongée dénote ainsi son appétit féroce qui, transposé, serait apprivoisé en énergie créative.
Des graphismes en zig-zag zèbrent l’enchevêtrement des zones chromatiques, des formes triangulaires de toute taille rythment d’un ton saccadé la fluidité poreuse de la composition.
Semence vitaliste des dents, menace des mâchoires redoutées, ces triangles sont l’empreinte du loup, son image métonymique et magique.
L’ombre du Petit Chaperon Rouge leste le voile de la Mariée et oriente la solution de la fable vers une fin qui n’est pas irrévocable : mangée mais rendue à la vie, la jeune fille inaugure une
nouvelle naissance pleine et solaire, une véritable co-naissance.
Le loup qui habite la peinture d’Adrien Bonneterre est à la fois un et multiple. Son essence totémique stable et unitaire anime toutes ses épiphanies particularisées.